Visages

L’Iraqien Kassim Matrood vit en exil depuis 1998.

 Installé en Hollande, auteur, metteur en scène et critique dramatique,

 il maintient un lien subtil avec le monde arabe, grâce à ses pièces et son site Internet masraheon.

L’illusion du survivant

May Sélim

Son texte Gassadi modon wa kharaët (mon corps : cités et cartes), joué par une troupe du Sultanat d’Oman, et mis en scène par Abdel-Ghafour Al-Blouchi, se donne actuellement au Festival de Damas pour le théâtre. Et comme d’habitude, son rituel reste inchangé que ce soit dans la capitale syrienne, au Caire ou à Muscate. En salle, Matrood s’installe parmi le public, se concentre, récite le dialogue des acteurs sur scène. Une fois le spectacle achevé, il monte sur les planches s’affiliant au reste de la troupe et distribue quelques remarques acerbes. L’air sérieux, il commente la soirée. Il montre du doigt le décor, l’éclairage … Car cet auteur et critique, installé en Hollande depuis 1998, n’a jamais oublié qu’il est à l’origine metteur en scène. Et le fait d’avoir étudié cet art en Iraq, son pays natal, semble le rendre encore plus intransigeant. Mais dès qu’il quitte les planches, c’est la rigolade avec les membres de la troupe. « Je suis un pharaon sur scène. Mon projet de fin d’études à l’Institut des beaux-arts de Bagdad était un spectacle intitulé Festival de poupées dans un marché chaotique. C’était une adaptation de plusieurs textes arabes et étrangers. J’ai eu recours à environ cinquante œuvres de référence et 42 comédiens ». Et de poursuivre : « Aujourd’hui, chaque fois que je regarde un spectacle, je crois que j’en suis le metteur en scène ... ». Sans doute, la mise en scène lui manque-t-elle.

« En exil, notre théâtre arabe reste limité. Chaque communauté présente des expériences théâtrales, mais elles ne sont pas assez marquantes. On essaye d’introduire notre culture, notre langue dans un pays qui a son histoire et qui est bien structuré culturellement. L’un des obstacles se dressant face au théâtre de l’exil est le financement. Réserver une salle de répétition coûte cher, alors qu’en est-il d’un espace théâtral pour donner son spectacle. Par ailleurs, la Hollande a une tradition théâtrale bien ancrée et laquelle continue à attirer le public », explique-t-il sur un ton posé. D’un air plus gai, il ajoute : « Moi j’ai de la chance de pouvoir rester chez moi, et travailler à domicile, entouré de mes papiers et mon ordinateur ».

Matrood écrit et se plaît à le faire. A travers ses pièces, on retrouve les lamentations d’une mère iraqienne qui a perdu son enfant durant la guerre dans Ressaa al-fagr (élégie de l’aube), l’attente inutile d’une épouse de guerrier dans Lil rouh nawafez okhra (l’âme a d’autres issues). L’auteur traduit aussi une certaine nostalgie dans Maakom entassafat al-azmena (avec vous les temps arrivent à moitié) et Dammi mahattat wa zel (mon sang : arrêts et ombre). Il s’attaque aussi à la corruption et la passivité dans Mogarrad nefayat (juste des ordures) et condamne l’occupation avec Laysa achaena al-akhir (ce n’est pas notre dernier repas) …

Dans la plupart de ses textes, la mort est omniprésente. « Je viens d’un pays où la mort fait partie des détails du quotidien. Nous avons pris l’habitude de voir les corps de nos amis suspendus, sans dire mot. Sur les seuils des maisons, les cadavres gisaient par terre et il était interdit aux mères et aux femmes de hurler ni de pleurer leurs morts ». D’une voix amère, il raconte : « En marchant dans la rue, on pouvait tomber sur un homme fusillé depuis 3 jours, dont le sang sur le sol était devenu noir. A la maison, la télévision iraqienne diffusait une émission intitulée Images de bataille. Les caméras montrent les cadavres des ennemis, comme pour dire que la vie de son adversaire est triviale et sans valeur. Les mères regardaient leurs enfants criblés de balles, ayant la certitude qu’ils ne faisaient pas partie des ennemis … ». La mort se manifeste avec brutalité et cruauté.

Pourtant, Kassim Matrood n’est pas pessimiste, bien au contraire, il aime la vie. Dans ses textes évoquant la mort et l’absurdité, il s’épure et décharge ses peines et ses chagrins pour retrouver l’homme gai en lui, répétant : « Il faut savoir profiter de la vie ».

En Iraq, il a bien savouré sa jeunesse. Les souvenirs se déchaînent, évoquant sa relation avec les professeurs à l’Institut des beaux-arts, ses aventures de voyages avec les amis, sans jamais oublier l’amour et le rapport avec la femme. D’une manière générale, il avoue : « La femme a joué un beau rôle dans ma vie. Grâce à elle, j’ai appris à m’habiller, à soigner mon apparence, à bien parler, à choisir le vocabulaire approprié suivant l’occasion ».

Très jeune, Matrood se sentait comme un poète talentueux capable de se forger un nom, à l’instar d’Al-Bayati ou d’Al-Sayab. Dès l’âge de 16 ans, Kassim Matrood composait des vers et jouait au théâtre scolaire. Son père l’applaudissait en salle, mais n’aurait guère imaginé que son fils en ferait sa carrière. « Je me voyais plutôt poète. La poésie m’aide à parler du cœur. Quand je termine un poème, je sens qu’il y a encore d’autres choses à dire et qu’il y a toujours quelque chose qui manque. Vers la fin des années 1970, j’ai réussi à écrire une pièce de théâtre. Et là, j’ai découvert que le texte théâtral avait encore plus à dire qu’un poème ». Sur ce, Kassim Matrood s’adonne au théâtre et étudie la mise en scène pendant cinq ans, en même temps que ses études supérieures à l’Académie des beaux-arts.

Jusqu’en 1979, il a écrit des textes dramatiques et depuis 1980, il a signé des essais et des critiques. Ses toutes premières pièces furent déchirées. « Le critique à l’intérieur de moi ne me permettait ni de publier ni de présenter ces pièces. Je m’autocritiquais sévèrement et cela a duré jusqu’en 1997 lorsque j’ai écrit L’Ame a d’autres issues », dit-il d’un air enjoué. Ce texte a échappé à l’autocritique. « Finalement le critique a accepté l’auteur », lance-t-il.

Ce fut aussi sa première pièce de théâtre jouée sur les planches du théâtre d’Al-Rachid de Bagdad, d’après une mise en scène d’Ahmad Hassan Moussa. Mais lors de la représentation, Matrood n’était pas satisfait. « Je n’aimais pas le fait de jouer trop sur les émotions du spectateur et de miser sur la sympathie du public. Dans le spectacle, il y avait des sanglots, des cris, des pleurs … Mon texte n’était pas écrit de cette manière ». Malgré ce mécontentement, la pièce fut un succès. Ont ensuite été adaptés deux autres textes pour les planches, à savoir : Ressaa al-fagr (élégie de l’Aube), Al-Hawiya (le conteneur). Ces trois textes condamnaient le régime au pouvoir, critiquaient la guerre et dénonçaient la dictature. Les forces de sécurité l’ont convoqué, interrogé et arrêté pour enquête durant un mois. Il exprime bien son état dans Al-Garrafat la taaref al-hozn (les bulldozers ne connaissent pas la tristesse). « J’étouffe », dit-il. Matrood se sent ligoté, menacé de mort ou de prison. Il fallait partir et garantir à ses deux enfants une vie plus libre et paisible. « Sous le régime de Saddam Hussein, quitter le pays était le rêve de tout Iraqien. En partant d’Iraq, je me souviens qu’en prenant le bus, je me suis regardé dans la vitre, observant la route qui disparaissait sous les roues du véhicule … On aurait dit des années de ma vie qui s’effaçaient. Et l’Iraq, lui aussi disparaissait petit à petit. J’ai pleuré et j’ai réalisé que mon voyage serait long ».

Où aller ? Plusieurs mois durant, la question est restée sans réponse. Matrood voyageait en Hollande, en Italie, en France et en d’autres pays. Et finalement, il est revenu aux Pays-Bas. « Ils m’apparaissaient comme un grand jardin verdâtre », se souvient-il.

Après la chute de Saddam Hussein, l’espoir a caressé l’esprit du dramaturge et le rêve de retour lui a semblé proche. « Le voyage de retour fut reporté d’une année à l’autre. La famille, les amis aussi bien que les médias nous montraient que l’Iraq, dont on garde un beau souvenir, n’est plus le même. L’occupation américaine a tout détruit. On ne peut plus parler de théâtre iraqien au vrai sens du terme. Y aura–t-il un théâtre dans l’avenir ? Oui. Je mise sur la nature de la société iraqienne. Le peuple iraqien, sous l’effet du choc, se réveille et cherche à se connaître lui-même. Aujourd’hui, il connaît la signification du sauveur, du saint, des promesses, des slogans. Il a de nouvelles croyances », souligne Matrood avec certitude.

De son exil, il continue à écrire, à envoyer des articles aux journaux iraqiens et à chercher un moyen de communiquer avec les hommes de théâtre de son pays. Et c’est ainsi qu’est née l’idée de la création d’un site Internet, www.masraheon.com. Une revue électronique s’adressant d’abord aux Iraqiens, mais aussi aux Arabes en général. « Au départ, je pensais créer un site théâtral iraqien, mais je recevais des messages de plusieurs critiques et dramaturges dans le monde arabe. Et du coup, j’ai pensé étendre le domaine du site pour couvrir toutes les manifestations théâtrales arabes, publier plus de 1 000 pièces écrites par des auteurs contemporains et offrir aux internautes un espace pour échanger leurs points de vue. Mon rêve est de publier un jour tous ces matériaux dans une série de livres sous le nom de collection masraheon », dévoile Matrood, qui croit au théâtre. Pour lui, c’est un fantasme, un jeu et une source de vie. « Le théâtre est une illusion qui me rend heureux. En fait, les lettres, les arts et les sciences ne sont que des illusions par lesquelles nous essayons de survivre dans cet univers. Tout ce que l’on découvre au niveau de la technologie n’est qu’une tentative de survivre et de faire face à la fatalité de l’anéantissement, mais ce n’est qu’une illusion. A la fin, l’homme meurt en dépit de toutes ces technologies. Tout ce que nous écrivons et présentons sur les planches et que le public garde en souvenir disparaîtra un jour. On crée cette illusion pour arriver à survivre. Et cela dépend de la force de la personne à le faire et à s’en réjouir ». Kassim Matrood résume ainsi une manière de voir, qui lui a permis de faire face à la tristesse, à la nostalgie, à l’exil et à la mort.