Al-Ahram Hebdo, Arts
Festival du théâtre expérimental. La politique et la guerre ont fortement marqué la 18e édition qui prend fin ce mercredi. Bilan.
Bruits de bottes sur les planches
May Sélim
« On ne peut négliger la télévision, les guerres, les questions économiques, les changements sociaux, l’essor technologique, la mondialisation, l’usage d’Internet … Tout est mêlé et fait partie de l’expérimentation », lance l’auteur et critique iraqien Kasim Matrood lors du colloque principal du festival : La déontologie de l’expérimentation dans l’écriture dramatique. Matrood, dont les pièces sont souvent traversées par les guerres de son pays natal, évoque l’exemple des effets nocifs de la découverte du napalm et des armes de destruction massive sur l’homme et sur le théâtre.
Ainsi, dès les premiers jours du festival, la guerre a-t-elle été omniprésente. L’actualité politique s’est imposée. En parallèle au colloque susmentionné, un autre s’est tenu, avec comme thème, le théâtre libanais. Un acte de solidarité avec l’activité théâtrale libanaise, qui survit à la guerre.
D’une pièce à l’autre, on retrouve souvent la guerre sur les planches. Mis à part les deux spectacles égyptiens signés par Walid Aouni et Mohamad Aboul-Séoud, (à savoir : Fayrouz avez-vous versé des larmes et Antigone à Ramallah ... Antigone à Beyrouth) plusieurs spectacles arabes ont fait part de l’atrocité de la guerre libanaise, de la crise iraqienne et de la cause palestinienne. Partant de ces thèmes et des circonstances actuelles, les metteurs en scène ont joué sur la scénographie, le plus souvent bien élaborée et recherchée.
Le spectacle libyen Khareg netaq al-tasliya (en dehors du divertissement), mis en scène par Fathi Kahloul, s’est présenté comme un théâtre de vaudeville mêlant chansons, humour noir et show. A travers l’évocation du héros épique Abou-Zeid Al-Hilali et d’autres personnages de l’Histoire, les prises de position des Arabes vis-à-vis de la guerre du Liban, la cause palestinienne, les questions politiques, les rapports avec les Etats-Unis et Israël ont été soulevés. Sur les planches, on s’est trouvé face à un grand échiquier noir et blanc, sur lequel jouent les comédiens. Les images placées sur les bords n’ont rien de clair : elles sont aussi chaotiques et aléatoires que la situation qui prévaut.
Par ailleurs, toujours les spectacles palestiniens constituent de vrais témoignages de guerre. Ashtar, une troupe qui s’est fait un nom au fil des ans, a présenté De Safed à Chatila, mêlant Histoires palestinienne et libanaise depuis 1948. Dans cette pièce, le multimédia a constitué un élément essentiel de l’expérimentation.
Le spectacle Elégie de l’aube, écrit par l’Iraqien Kasim Matrood, et mis en scène par Youssef Al-Balouchi, a été présenté par la troupe Mezoune, venue d’Oman. Un autre aspect de la guerre. Matrood, dans son texte, évoque l’absurdité du conflit, à travers les lamentations d’une mère ayant perdu son mari et son enfant. C’est une âme souffrante, dont le corps s’apprête à joindre ses martyrs de guerre. Le texte rappelle l’endurance du peuple iraqien au fil des ans. Une œuvre qui dépasse le contexte temporel, mais qui tombe à pic avec les événements d’actualité en Iraq, au Liban et en Palestine. Ayant eu recours à des éléments très simples, le metteur en scène a créé un tombeau à l’aide de sable et de papier journal … N’est-ce pas ce qui reste de la guerre ? Une silhouette, celle d’un martyr, revêt la forme de tissus déchirés. Un éclairage clair et une dense fumée blanche emplissent la salle, mettant en scène la destruction et une séance d’enterrement. C’est la perte sous toutes ses formes.
Encore une fois avec l’Iraqien Jawad Al-Assadi, auteur et metteur en scène de la pièce Hammam baghdadi (bain de Bagdad), donnée par la troupe syrienne du théâtre expérimental, la crise iraqienne est de mise. Le rapport avec la guerre, l’occupation et les relations avec les militaires américains marquent l’œuvre. Ce, à travers l’histoire de deux frères iraqiens dans un hammam traditionnel. L’humour noir caractérise le dialogue des deux protagonistes. Eclairage, fumée et poussière incarnent les bombardements, de temps à autre. La toile de fond, signée Gabr Elwane, montre uniquement des silhouettes.
Du même auteur, Jawad Al-Assadi, le spectacle Nissaa fi harb (femmes en guerre) a été donné, monté par Kazim Nassar, avec la troupe nationale iraqienne. Sur les planches, l’Iraq a été fortement présenté, lors de cette édition.
En dehors du monde arabe, on retrouve presque le même thème chez la troupe sénégalaise Dhacaby qui a donné Volte-face. Cette pièce a voulu regrouper les conflits du monde entier et plus particulièrement ceux de l’Afrique noire à l’ombre des régimes autoritaires. Elle a lancé un appel direct à la paix, à travers une mise en scène sobre, deux comédiens et un percussionniste. Entre les deux, il y avait toujours un petit globe terrestre qui les sépare. Le dialogue relate, en quelque sorte, l’Histoire de l’Afrique. Et les deux protagonistes chargent leurs discours de slogans politiques faisant allusion à la classe gouvernante. De longs discours rappellent les massacres, les guerres, les conflits, etc. dans une ambiance de danse et de tamtam africain. Les acteurs en face à face se disputent, se plaignent …
De Pologne, la troupe du théâtre dramatique a présenté Le piège 22/l’événement. La pièce puise dans les événements de la deuxième guerre mondiale pour donner une vision critique des conflits militaires. Elle lance un appel à la paix en focalisant sur l’absurdité de la guerre et de l’autoritarisme militaire. Il s’agit d’un hôpital des Marines américains, situé sur une île italienne. Le metteur en scène a choisi d’impliquer le public dans le spectacle. Ainsi, les sièges des spectateurs ont-ils été installés sur les planches. Le mouvement machinal des comédiens correspond à l’aspect mécanique de la guerre, sans merci. Les comédiens se déplacent parmi les spectateurs, ils bougent dans un décor mobile fait de lits qui servent de table, de bureau et de lieu de repos. Une édition donc marquée par l’actualité faite de guerre.